Accessibilité

Accesskey le grand échec de l'accessibilité du Web

Issu d’une idée aussi vieille que l’informatique, le raccourci clavier appliqué au Web est un cinglant échec qui condamne son utilisation à quelques chiffres associés à des fonctions clés du site.

Les référentiels, comme celui de l’ADAE ou du gouvernement anglais tentent de trouver un consensus en établissant une liste formelle des raccourcis clavier.

Mais à dispositif mal né, problèmes récurrents, cette liste pose autant de problèmes que les raccourcis eux-mêmes...

Article par (Expertise accessibilite)
Créé le , mis à jour le (30862 lectures)
Tags : accessibilité, navigation, accesskey, clavier, raccourci

L’attribut HTML accesskey, permet d’implémenter des raccourcis claviers sur les liens d’une page web. Il s’utilise comme un attribut du lien :

<a href="..." accesskey="1">Mon lien</a>

Le raccourci ainsi défini est accessible par une combinaison de touche.

accesskey

Un dispositif mal pensé et mal implémenté

On n’insistera jamais assez sur cette règle d’or : n’utilisez jamais de lettres (A-Z) comme valeur d’accesskey. C’est surréaliste, mais c’est comme ça.

Conséquence sinistre du choix qui a été fait de s’appuyer sur la même combinaison de touche que les raccourcis logiciels, utiliser une lettre comme valeur de raccourci clavier désactivera le menu équivalent du navigateur ou du lecteur d’écran, ou l’inverse selon les choix du fabricant.

Il ne reste donc de disponible que les 9 chiffres, même si certains d’entres eux sont également utilisés par des logiciels à destination des utilisateurs handicapés comme le navigateur vocal Home Page Reader. Pour un système censé prendre en charge la navigation au clavier, c’est peu, très peu.

Ajoutons enfin, comble de l’humour noir pour des utilisateurs dont on peut supposer qu’ils aient une dextérité amoindrie, qu’il faudra sur certaines configurations dont Windows non pas 2 touches comme on le précise de manière erronée, mais 3 : ALT+MAJ+Chiffre (et il est encore heureux qu’on ne leur demande pas à ce moment là d’appuyer sur la barre d’espace avec le nez, ils auraient fini par croire à une moquerie).

Un dispositif limité pourtant indispensable

Au delà de ces limitations, les raccourcis clavier peuvent servir et il faut les utiliser chaque fois que possible sans pour autant être dupe de leur utilité réelle. Il reste  à déterminer l’usage que l’on peut en faire.

Disposer d’une liste de 9 chiffres, partiellement inutilisable et soumise aux conditions logicielles d’utilisation est un premier pas, mais encore faudrait-il que l'on soit d’accord sur une liste commune (quel raccourci pour quel usage).

C’est à ce moment là que l’affaire se complique encore, car de 9 chiffres la liste des accesskey va se réduire à 4 malheureux chiffres “utilisables en toute circonstance” et une grosse ambiguité.

Le consensus impossible

Plusieurs listes coexistent. Elles tentent de fédérer des usages de fait, ou supposés, et c’est bien là que le bât blesse.

La liste qui fait consensus, établie par le gouvernement anglais et reprise par l’ADAE est la suivante :

  • Touche s : Passer le menu
  • Touche 0 : Liste des touches clavier utilisées
  • Touche 1 : Page d'accueil (inopérant dans IBM Home Page Reader)
  • Touche 2 : Page d'actualité du site
  • Touche 3 : Carte du site
  • Touche 4 : Champ de saisie d'un formulaire de recherche.
  • Touche 5 : FAQ, Glossaire, index thématique...
  • Touche 6 : Page d'aide à la navigation dans le site
  • Touche 7 : Contact par e-mail
  • Touche 8 : Copyright, Conditions d'utilisation, licence...
  • Touche 9 : Livre d'or, feedback.

Cette liste, peut être répartie différemment, sous un angle plus fonctionnel, pour mieux comprendre ses faiblesses :

  • Touche s : Passer le menu
  • Touche 0 : Liste des touches clavier utilisées.
  • Touche 6 : Page d'aide à la navigation dans le site
  • Touche 3 : Carte du site
  • Touche 1 : Page d'accueil
  • Touche 2 : Page d'actualité du site
  • Touche 5 : FAQ, Glossaire, index thématique...
  • Touche 8 : Copyright, Conditions d'utilisation, licence...
  • Touche 7 : Contact par e-mail
  • Touche 9 : Livre d'or, feedback.

Une liste difficilement applicable

Première remarque, ça démarre très fort : Touche s : passer le menu. Qu’est-ce à dire ? La touche s aurait-elle échappée miraculeusement à l’avidité prédatrice des éditeurs de logiciel ? Pas du tout, ça veut simplement dire que les rédacteurs utilisaient Internet Explorer, dépourvu de raccourci clavier s.

N’oubliez pas : « N’utilisez jamais de lettre comme valeur de raccourci clavier », exit le s pour passer le menu.

Autre bizarerie : Un lien « passer le menu » s’appelle un lien d’évitement, élément essentiel pour la navigation au clavier.

Généralement, ce lien « passer le menu » va de pair avec un autre lien « aller au contenu ». A l’usage, il apparaît que ces deux liens sont indispensables, notamment en cas de structure de page plus évoluée qu’une simple organisation en « menu-contenu ».

Il semble donc indispensable, si l’on prévoit un raccourci clavier pour passer le menu d’avoir son équivalent pour aller au contenu, ce que n’ont pas fait les rédacteurs de cette liste.

Touches 0, 6, 3 : Liste des touches clavier utilisées, aide à la navigation dans le site, carte du site.

Ces trois touches regroupent les aides à la navigation, on peut se poser la question de l’utilité réelle de 6 « Page d’aide à la navigation dans le site » dont on ne voit pas l’intérêt ni même le contenu.

Par ailleurs, ne serait-il pas plus pertinent, plus souple, plus « friendly » comme le disent nos amis anglais de concentrer l’ensemble de ces aides (réduite dans les faits aux 9 raccourcis clavier et une carte du site) sur la même page ?

Touche 1 : page d’accueil

Rien à dire, nonobstant le fait que « 1 » est réservé par Home page Reader, mais bon, cet usage est suffisamment généralisé pour être conservé.

Touches 2, 5, 8 : Actualités, FAQ, glossaire et index thématique, copyright, conditions d’utilisation et licence.

Là on peut se demander ce qui est passé par la tête des rédacteurs : Si je n’ai pas de pages d’actualités, si je n’ai pas de FAQ et si, comme souvent, les indications de copyright, de conditions d’utilisation et de licence sont concentrés en bas de page, (quand elles sont présentes), ces trois raccourcis sont inutiles.

Le soucis, c’est que logiquement, je ne devrais pas les utiliser et c’est bien dommage si j’en ai besoin, par exemple pour lier les liens d’évitement à des sous-menus, ou à une TOC.

Touche 4 : Champ de saisie d’un formulaire de recherche

Le WCAG (Web Content Accessibility Guideline) rendant obligatoire la présence d’un formulaire de recherche, ce raccourcis clavier est évidemment utile et à pour lui d’être historiquement consacré à cet usage.

Touches 7 et 9 : contact email, livre d’or, feedback.

Il y à là aussi une grande ambiguité sans doute née d’une confusion issue d’un ouvrage célèbre : « dive into accessibility », écrit au départ pour des formats de blogs, mais largement repris comme base d'apprentissage, à une époque où la documentation sur l'accessibilité était assez rare, (cet ouvrage à été tellement cité et repris qu'il apparait encore en tête des résultats des moteurs de recherche, malgré son grand-âge (2002) et son inadéquation aux formats habituels d'un site web).

L'interprétation de cet ouvrage, qui recommande d'affecter la touche 9 au "feedback" ou à une adresse email, à consacré l'usage de disposer sur toutes les pages d’un lien vers un « contact technique », généralement sous la dénomination « webmaster » pour signaler les problèmes d’utilisation.
Ce lien « technique » doit être direct c’est à dire employer un mailto afin de subvenir à une éventuelle défaillance d’un formulaire de contact ou la complexité d’une page de liste de contact.

C’est donc le 9 qui couvre "généralement" l’usage du lien email direct alors que dans cette liste cette notion, très importante, est reléguée sous le terme de « feedback » (une marque d’incompréhension du sujet ?) avec le « livre d’or » dont l’usage est totalement delaissé.

Telle que présentée sur la liste de l’ADAE, un néophyte va implémenter cette fonctionnalité sur la touche 7, même si cette touche amène finalement à un formulaire, toujours susceptible d’être inutilisable ou hors sujet, par exemple si il s'agit d'une demande de contact qui aurait peut de chance d'atterir finalement dans la boite du responsable technique.

Au delà du choix d'un chiffre, cette notion de "contact technique", qui ne peut pas être simplement fondue dans un "contact email" qui peut prendre bien des formes est absente de cette liste. C'est pourtant un élément essentiel pour confronter l'accessibilité d'un site à ses utilisateur et en corriger rapidement les défauts les plus importants.

Le consensus minimum

Au final, le consensus, consacré en partie par l’usage, ne peut s’établir que sur 6 touches :

  • Touche 0 : liste des raccourcis
  • Touche 3 : carte du site
  • Touche 1 : page d’accueil
  • Touche 4 : formulaire de recherche
  • Touche 7 : contact email
  • Touche 9 : contact technique.

Avec, pour la touche 9 une très forte probabilité qu’elle soit de fait abandonnée au profit de la touche 7, dont l’efficacité sera amoindrie par tous ceux pour qui « contact email » est un « formulaire de contact », comme il est très commun de le voir, et non un lien direct vers la messagerie de l’utilisateur.

Une liste intelligente ?

Si, au lieu de se focaliser sur la valeur des touches et de croire devoir leur trouver un usage permanent, on s’intéresse aux fonctionnalités, la vision des raccourcis clavier change car il est possible dès lors de travailler à partir de fonctions communes généralement toujours présentes, soit qu’elles soient obligatoires ou simplement de bon sens :

  • Une page d’aide, qui peut-être une liste de raccourcis et/ou la carte du site (TOC).
  • Un lien permanent vers la page principale
  • Un moteur de recherche
  • Un lien « webmaster » généralement en bas de page avec les mentions administratives et techniques.

Cette liste de fonctionnalités à un avantage indéniable, elle n’est jamais ambiguë. D’autre part, point très important en terme d’accesibilité, elle est indépendante du contexte de la page, ces éléments si ils existent seront toujours présentés de la même manière.

Il est facile alors de rétablir une liste plus robuste et pérenne, une sorte de socle commun, issu en partie de l’usage et sur lequel peut venir se greffer d’autres raccourcis clavier propres à chaque site.

  • Touche 0 : Page d’aide (raccourcis et carte du site)
  • Touche 1 : Page d’accueil
  • Touche 4 : Formulaire de recherche
  • Touche 9 : Contact technique par lien direct (mailto)

Et de laisser aux auteurs la possibilité d’adapter les touches ainsi libérées (2, 3, 5, 6, 7, 8) à des fonctionnalités contextuelles, comme les liens d’évitements, une TOC ou tout autre usage pertinent et utile, en tout cas bien plus profitables pour les utilisateurs handicapés.

L’opportunité de dédier la touche 3 à la carte du site (mais ce qui implique que la page affichée par 0 devient ergonomiquement nulle voire contre-productive), et la touche 7 au « contact email » (mais en s’assurant que ne puisse être fait la confusion entre contact email et contact technique) restant à discuter et évaluer.

Peut-être serait-ce une manière de limiter les effets pervers de ce système mal pensé et mal implémenté, qualifié justement par Joe Clark dans un ouvrage célèbre de « délinquant juvénile de l’accessibilité ».

Pour en savoir plus